Copyright Alain Hérambourg 2010




Être acteur, ce n’est pas uniquement affecter l’indifférence en se donnant des airs de gentleman dans l’espoir d’enlever le trophée, ou être ficelé comme un paquet de bonbons, les cheveux travaillés à la grenade et cela, en pleine cérémonie de gratifications. Ce n'est pas, non plus, se torsader comme une nouille aux œufs frais au milieu d’un flamboyant décor, encerclé de caméras de télévision qui « flash » les « nominés », généralement noyés sous une pléthorique collection de strass, de paillettes et de camelote parce que les vrais bijoux sont au coffre. Le métier d’acteur demande, avant toute chose, d’avoir la capacité innée de jouer un rôle autre que le sien, ce qui ne suffit malheureusement pas pour devenir un bon comédien. Le malheur, c'est que les principes à travers lesquels on fait ce métier ne sont pas en harmonie avec les motivations qui nous poussent à l'exercer. De nos jours, peu d'artistes pratiquent cet art par vocation. En réalité, l'odeur de l'argent et le côté « m’as- tu vu ? » attirent les rêveurs.
Les autres ont dans leur tête l’image de leur buste sur la place de leur village natal. Quelques-uns abandonnent très vite, alors que les plus opiniâtres persistent, souvent en tirant la langue. L'acteur moderne n'est plus le mythe intouchable d'autrefois, c'est l'homme de la rue auquel on confie un rôle en fonction de son physique pour le temps d'un film. Jadis, l'aspirant faisait ses classes dans des cours réputés, ou dans un conservatoire pour apprendre à articuler, respirer, placer sa voix, s'asseoir noblement, porter les costumes inaccoutumés, manier une épée, monter à cheval, etc. Aujourd'hui, il n'est pas rarissime que certains metteurs en scène, peu consciencieux, exigent une frimousse avec un talent facultatif qu'ils tentent de confectionner sur le terrain. On pourrait quasiment dire à certaines, "sois belle et tais-toi", ce qui est déplorable à l'époque ou l'image ne va pas sans le son. Des comédiennes, principalement chez les débutantes, au physique de la célèbre poupée Barbie, mais au talent négligeable, se font doubler en post synchro. "Silence ma belle, la moins jolie fait ton travail". Cette façon de bosser n'est pas unanime, Dieu merci, parce que cela revient plus cher à la production.
Ce qui est agréable pour le public, installé dans ses pantoufles et son fauteuil préféré ou dans le soi-disant confort d'une salle publique, constitue en réalité pour le comédien l'aboutissement d'un travail de longue haleine exercé au prix de sévères sacrifices. Et ceci, au niveau de sa vie domestique, avec des contraintes professionnelles et de temps, qu'il n'est plus autorisé à compter à partir du moment où il accepte de jouer la comédie. On peut toujours s'improviser acteur, néanmoins au moment de tourner, il risque d'y avoir des complications et une perte de temps, car le talent, lui, ne s'improvise pas.
Ce n’est pas un métier, mais un labeur décourageant et quelquefois cassant. Nous avons de très bons acteurs, des divins, des passables, des dépassés, des nuls et des « archinuls ». Pour le public, ce n'est pas compliqué de faire la différence, contrairement au réalisateur qui subit la pression de ses financiers et qui devra faire avec les têtes que l’on lui impose.
L'acteur en herbe s’interroge sans relâche sur ses compétences. C'est une perpétuelle remise en question, avec la crainte que quelque chose n’aille pas. D'où l’angoisse quasi récurrente, et des dépressions nerveuses qui peuvent laisser des séquelles. Les artistes ne sont, malheureusement, rien d'autre que des pions que les producteurs déplacent à leur gré souvent suivant leur cote, ou bien leur pouvoir de séduction à l'égard des médias.

L'acteur est, dans la majorité des cas, un être anxieux, lunatique, égocentrique, vulnérable, mythomane et hypersensible. C'est lui qui est le plus contemplé à l'écran, que la caméra dévore, que les micros enregistrent, que les opérateurs illuminent et que les producteurs paient, des fois, très cher. Sur le plateau, en dépit de sa prédominance d'exécutant, de sa bonne conscience ou de sa désinvolture, sera-t-il inspiré ? Aura-t-il du génie ce jour-là ? C'est lui qui accepte d'interpréter le premier rôle d'un film dont le producteur accepte le prix, parce qu'il a une cote qui permettra au projet de voir le jour.
Avant le tournage, le comédien a besoin d'être encouragé, câliné et caressé comme un pur-sang qui se prépare au grand prix d'Amérique, même si ce dernier n'estque Français. Il doit rester proche de lui-même, ne pas se laisser dépouiller, avoir de l'exigence et une proportion de vigilance. C’est loin d’être le cas de tout le monde. Il doit posséder une facilité de concentration, un minimum d'habilité et du sang-froid. L'unique chose qui importe, c'est qu'il devienne celui qu'il doit représenter. Pour ce faire, il se vide complètement pour accueillir l’autre personnage. Il n'a pas la permission d'être mal dans sa peau et les ennuis personnels doivent impérativement être répudiés. Rien ne doit transparaître à l'écran, la personne qu'il incarne a toute licence, pas lui. Constamment en forme, il doit s'accommoder aux situations les plus variées. S'il vient d'inhumer un proche, il se verra éventuellement contraint de rire aux éclats peu de temps après, face à la caméra ou sur les planches d'un théâtre.
Certains comédiens ramènent à eux les êtres de fiction au lieu de les investir. Ils demeurent eux-mêmes avec quelques variantes coercitives, alors qu'ils devraient, à chaque fois, s'identifier à l'autre. La particularité de l'acteur est de surprendre à chacune de ses nouvelles apparitions. C'est l'unique façon de ne pas lasser le spectateur, et de maintenir son envie d'aller découvrir sa nouvelle prestation. Il doit irrévocablement déployer une totale humilité pour s'imprégner d'un esprit différent du sien, puis délicatement le concevoir, le comprendre, sortir petit à petit de lui pour mieux l'appréhender et devenir cet autre en faisant attention au regard qui trahit une pensée, un sentiment profond, un ennui ou un souci. Là encore, ce n’est pas donné à tout le monde. Il devra précéder le dialogue du scénario, ainsi que l'expression du visage. A ce propos, Sacha Guitry, cet extraordinaire maître en la matière, l'exprimait en ces mots : « le comédien ne doit parler que lorsqu'il n'a plus rien à dire ». C’est malheureusement souvent le contraire qui se produit. C'est une démarche extrêmement délicate qui demande que tout lui soit sacrifié durant la période de préparation, et du tournage. Il n'est pas seul puisque le metteur en scène est là pour le guider, le dompter, partager et élaborer le travail avec lui. Si certains infatués déclinent cette complicité, pourtant nécessaire (un caprice toléré en France), qu'ils aillent faire un périple à Hollywood pour apprendre ce qu’est un « gouffre à stars ». Un artiste irréprochable ne doit pas se complaire dans sa suffisance. Dans ce cas, une déception l'en extirperait illico, et lui permettrait de progresser s'il n'est pas trop tard.
En réalité, les professionnels pardonnent rarement le comportement doctoral de ceux qui se prennent pour une statue impériale. Ce métier nous fait penser à un gigantesque jeu de dames avec des artistes qui se déplacent de case en case, se sautant les uns les autres, afin d'accéder à l'emplacement suprême, celui de la dame. Celle qui fait étalage de son effigie sur les couvertures de magazines, qui joue les dames de cœur (alors que vis-à-vis d'elle il faudra se tenir à carreau), celle qui alimente le divertissement des émissions de télévision, et qui est la cible du cancanage dans la presse people. Ce jeu "de stars", comme la règle le mentionne dans un jeu de dames traditionnel, donne la possibilité à une star, (la dame), d'en sauter une autre ou de se faire avaler par un simple pion : « la jeune recrue ». Certaines vedettes n’ont pas à se plaindre des revues attentatoires qui leur permettent d’arrondir une fin de mois difficile grâce au résultat d’un procès intenté, quelquefois, illégitimement. Sans vouloir créer de polémique, d'après les rumeurs, certains artistes seraient de mèche avec des rédacteurs dans le but de se partager le butin alloué par la justice, et supporté par les actionnaires des groupes de presse. Une promotion au titre de star dépourvue d'aptitude n'est pas rarissime. Il suffit pour s’en convaincre d’être attentif aux diffusions des dramatiques à la télévision. Le piston est une formidable galipette pour atteindre le succès, mais il cause préjudice à la qualité du film, et aux talentueux acteurs qui, de ce fait, ont un manque à gagner. Le comédien est un produit de consommation, même si bon nombre d'entre eux dédaignent de se laisser consommer en sélectionnant leurs scénarios. Où est la différence ? Un acteur populaire a la prérogative de choisir son sujet. Ou bien il tarde trop pour se prononcer, ou alors son intuition l'incite à réaliser le mauvais choix. En déduction, un interprète qui s'éloigne excessivement des bonnes propositions qui lui sont faites se rapproche du chômage et du crash financier. A présent, il y a un excédent d’artistes tandis que les productions se raréfient. Autrefois, on se déplaçait pour aller voir un interprète sur scène, ou sur la toile géante des salles obscures. Désormais, c'est lui qui vient vers les consommateurs d'images grâce au récepteur de télévision, le DVD, ou plus vieillot la vidéocassette. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Toujours est-il que cela ne le prive pas de son job.
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